Ce que tu prends pour de la fatigue existentielle n’en est pas une

Volée d'oiseaux sauvages en vol migratoire dans un ciel bleu, image de l'appel intérieur derrière la fatigue existentielle

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« Nous ne cesserons pas d’explorer, et le terme de notre quête sera d’arriver là d’où nous étions partis, et de connaître ce lieu pour la première fois. » – T. S. Eliot

J’espère que ce texte vous trouve quelque part où l’air est doux. Une terrasse en fin de journée. Une chambre aux volets tirés pendant que les autres font la sieste. Une route du soir sans personne devant.

Il existe une sensation que presque tout le monde a déjà ressentie sans jamais oser lui donner de nom. On la range par défaut dans la case « fatigue existentielle » : cette lassitude diffuse qu’on attribue à l’accumulation, aux mois qui pèsent, à l’année qui a été longue. Sauf que ce n’est pas ça. Et la nuance, on va le voir, change tout.

Trois secondes qui n’ont rien à voir avec de la fatigue existentielle

Vous êtes face à la mer. Ou sous un de ces ciels d’août où les étoiles sont trop nombreuses pour être comptées. Ou simplement à votre fenêtre, un soir, quand la ville s’est enfin tue.

Et quelque chose se serre, quelque part sous le sternum.

Ce n’est pas désagréable. Ce n’est pas agréable non plus.

Un pincement. Et derrière lui, une pensée que vous n’avez dite à personne : ma vie est pleine et elle est trop petite.

Puis quelqu’un vous appelle pour l’apéritif, et c’est passé.

Vous avez sans doute mis ça sur le compte de la fatigue de l’année. Ou d’un excès de rosé. Ou de la mélancolie qui vient toujours quand les vacances basculent.

Ce n’est aucun des trois.

Pourquoi ce n’est pas de la fatigue existentielle ni de la nostalgie

Il existe un mot allemand pour ça : Sehnsucht.

À l’Institut Max Planck de Berlin, une équipe de psychologues du développement l’a étudié pendant des années et en a dégagé les caractéristiques constantes. Deux d’entre elles nous intéressent.

La première : c’est une émotion douce-amère. Jamais pure. Toujours les deux à la fois : la plénitude et le manque, exactement en même temps. C’est ce mélange qui la rend si difficile à nommer, et si facile à balayer sous l’étiquette pratique de « fatigue existentielle ».

La seconde est plus troublante. Cette émotion ne se situe pas dans le temps comme les autres. Elle regarde le passé, le présent et l’avenir simultanément.

Autrement dit : ce n’est pas de la nostalgie.

La nostalgie regarde ce que vous avez perdu. Ce pincement-là regarde ce que vous n’êtes pas encore devenue.

Nuance minuscule. Elle change tout.

Parce que la nostalgie, on la console. Ça, on ne le console pas. On le suit.

Pourquoi ça arrive devant le vaste plutôt que devant votre écran

Deux psychologues, Dacher Keltner et Jonathan Haidt, ont décrit ce qui se passe quand nous sommes saisis par l’immensité. Ils relèvent deux choses.

D’abord l’immensité elle-même. Ensuite – et c’est là que ça devient intéressant – ce qu’ils appellent un besoin d’accommodation : l’expérience ne rentre pas dans les cadres mentaux dont vous disposez. Il faut les élargir.

Traduction : devant la mer, votre structure habituelle craque un peu.

Et ce craquement, vous ne le pensez pas. Vous le ressentez. Dans la poitrine, dans la gorge, dans le ventre, avant même d’avoir formulé quoi que ce soit. Ça porte un nom : l’interoception, la perception de vos signaux internes. Votre corps enregistre l’information plusieurs secondes avant que votre mental n’accepte de la traduire.

Devant l’immensité, la comparaison devient impossible à éviter.

Dit autrement : ce n’est pas votre cadre mental qui est trop petit. C’est le contenant que vous avez fabriqué pour votre vie.

Un emploi du temps. Un rôle. Un titre sur une signature de mail. Des habitudes qui vous ont servi, et qui vous servent peut-être encore. Tout cela a été utile. Et à un moment, ça ne suffit plus à contenir ce qui pousse dedans.

« Ce pincement n’est pas un manque. C’est une mesure. »

Ce n’est pas votre plan. C’est votre fréquence.

Il faut être précise ici, parce que c’est là que tout le monde se trompe et que la confusion avec la fatigue existentielle prend racine.

Votre plan, c’est ce pour quoi vous avez été faite. On vous a donné de la farine, de l’eau et un four : vous êtes venue faire du pain. Vous pouvez passer trente ans à faire de la comptabilité : le four est toujours là. Le plan ne s’annule pas. Il ne se perd pas.

La fréquence, c’est autre chose. C’est le nombre de fois où vous honorez ce plan. Combien de fois par semaine vous faites réellement ce pour quoi vous êtes faite. Pas la qualité : le nombre de fois.

Et la vibration, c’est encore autre chose. C’est comment vous vous sentez quand vous le faites.

Vous pouvez avoir une vie parfaitement remplie et une fréquence proche de zéro. Vous pouvez cocher toutes les cases et n’avoir, dans une semaine de cent soixante-huit heures, pas une seule heure où vous êtes à votre place.

C’est très exactement ce que dit ce serrement de trois secondes.

Votre plan n’a pas changé. C’est votre fréquence qui est tombée.

Elle ne s’effondre jamais d’un coup. Elle descend d’un cran par an, sans bruit, chaque fois que vous choisissez le raisonnable contre le juste. Une année, vous ne le sentez pas. Dix ans, ça fait un vide que vous n’arrivez pas à nommer et que vous appelez, par défaut, de la fatigue existentielle.

Et personne ne le voit ; pas même vous, la plupart du temps. Le bruit de la vie couvre l’écart. Sauf quand tout devient silencieux d’un coup.

C’est pour ça que ça arrive là, dans ces moments-là.

Ce n’est pas la même réparation, et c’est une bonne nouvelle. Retrouver son plan demanderait de tout reprendre depuis le début. Et ça n’arrive jamais, puisqu’on ne le perd pas. Remonter sa fréquence, c’est autre chose : ça se compte en heures.

Sylvie : cinq ans de fatigue existentielle mal nommée

Sylvie a 52 ans. Elle dirige un service dans l’industrie, elle gagne bien sa vie, elle a une famille qu’elle aime.

La première chose qu’elle m’a dite, c’est : « J’ai tout pour être heureuse, et je ne ressens pas ce bonheur. Je n’ose pas le dire aux gens parce que : « tu as un métier intéressant et tu gagnes bien ta vie. » Mais foncièrement, je m’éteins. Petit à petit. »

Quand je lui ai demandé depuis quand, elle a réfléchi. Cinq ans. Elle avait fini par appeler ça sa fatigue existentielle de fin d’été. Puis elle a ajouté quelque chose qu’elle n’avait manifestement jamais dit à voix haute : que ça revenait toujours au même endroit. Chaque été. Le même soir, la même sensation, et le même réflexe : ranger les valises, et ranger la question avec.

Pourquoi vous le refermez chaque année

Parce qu’il n’a pas de réponse immédiate. Et que nous n’aimons pas les signaux sans mode d’emploi.

Mais surtout parce que le regarder coûte cher. Si ce pincement dit vrai, alors quelque chose devra bouger. Et tout, en vous, sait très bien que ce quelque chose n’est pas petit.

Alors vous faites ce que nous faisons tous. Vous le classez en fatigue existentielle. C’est plus confortable, et c’est réparable en une nuit de sommeil.

Sauf qu’il revient. L’été suivant, au même endroit.

Le geste à faire dans ces moments là

La prochaine fois que vous vous retrouverez face au vaste (la mer, un ciel dégagé, un silence inhabituel), ça va se reproduire.

Cette fois, ne refermez pas. Restez. Trois minutes.

Posez votre main à plat sur le sternum, à l’endroit exact où ça s’est serré. Pas pour méditer, mais pour localiser. Le corps a besoin qu’on lui accuse réception, et c’est souvent tout ce qu’il demandait.

Ne cherchez surtout pas à comprendre. Le mental va vous proposer une reconversion complète en quatre points, et ce n’est pas du tout ce qu’on cherche ici.

Laissez simplement venir une réponse à cette question : qu’est-ce qui, en moi, est plus grand que la place que je lui donne ?

Ne vous étonnez pas si ce qui vient est très ancien. À cinq ou six ans, vous le saviez déjà. Vous ne l’appeliez pas comme ça ; mais vous le saviez, et surtout, vous le faisiez.

Puis une seule chose dans la semaine. Redonnez quinze minutes à ce qui est monté.

Quinze minutes. Pas quinze heures, pas un projet sur cinq ans, pas une décision. Quinze minutes rendues à ce qui étouffe dans le contenant.

C’est tout ce qu’est une fréquence : un nombre de fois. Vous ne changez rien à votre vie cette semaine. Vous la remontez d’un cran.

Ce n’est pas de la fatigue existentielle. C’est une information.

Ce pincement n’est pas une faiblesse de fin d’été, et ce n’est pas non plus la fatigue existentielle à laquelle vous l’assigniez depuis toujours. C’est probablement l’information la plus fiable que vous recevrez cette année.

Il ne vous demande pas de tout quitter. Il vous demande d’arrêter de faire semblant de ne pas l’entendre.

Si ce pincement revient chaque année au même endroit et que vous ne savez pas quoi en faire, c’est exactement ce qu’on regarde en Séance Boussole : un rendez-vous en tête-à-tête où l’on lit ensemble, avec la Boussole Cellulaire®, ce que ce signal dit de votre plan et quel premier réajustement il demande. Pas un grand saut. Un accordage..